Entretien avec Philippe Raoux, propriétaire viticulteur et collectionneur d’art contemporain.

En respirant un air cristallin et en marchant sur un sol mouillé, j’ai admiré la vue d’un immense vignoble. Il y avait du brouillard, le ciel était couvert de nuages qui rendaient le Château d’Arsac plus magique et mystérieux. On aurait dit que les sculptures, dont Philippe Raoux fait la collection depuis 20 ans, prennent vie… L’intérêt pour ces sculptures et la personnalité d’un créateur d’une image contemporaine de ce Château unique m’ont amené à Médoc.

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Photo : Jean-Pierre Muller

– Est-ce qu’il y avait quelque chose durant votre enfance qui a influencé vos goûts artistiques ?

– Non, simplement mon grand père qui était un peintre du dimanche, qui aimait beaucoup la musique classique, mais autrement rien n’a pu influencer mon goût pour les arts, sauf une visite en 1988 de la Fondation Peter Stuyvesant. Peter Stuyvesant a crée dans les années 1960 une Fondation qui avait pour but d’acheter chaque année des œuvres d’art contemporain, d’exposer ces œuvres devant les ouvriers de leurs usines pour provoquer chez eux une émotion permanente. Nos chais les intéressaient parce que c’était à la fois des lieux de l’histoire et de culture, mais aussi de travail. Donc on va faire les vendanges de 1989 avec de très belles œuvres d’art contemporain que la Fondation nous a laissées. On avait du Robert Indiana, du Vasarely, du Niki de Saint Phalle, du Karel Appel. Et quand on nous a repris ces œuvres, on était très tristes. Après les vendanges de 1989 on s’est dit qu’on n’a pas les moyens d’acheter des œuvres ici mais chaque année, chaque été on va organiser une exposition d’art contemporain. Et donc de 1990 à 1994 tous les étés, on a organisé des expositions d’art contemporain avec toujours le souci d’exposer des grands artistes. On a exposé Niki de Saint Phalle, beaucoup d’artistes du mouvement « support-surface », qui est un mouvement français des années 1960 : Viallat, Buraglio, Bernard Pagès.

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En 1994 la propriété est devenue rentable et on a cherché à donner une image à cette propriété puisque lorsqu’on l’a rachetée en 1886, elle était à l’abandon. Il n’y avait plus d’activité viticole. Certes, Arsac a une vieille histoire puisque c’est une propriété du XIIème siècle. A vécu ici, notamment,  Thomas de Montaigne, le frère de Michel de Montaigne et Étienne de La Boétie aussi, qui a écrit un très joli poème sur Arsac. C’est une propriété qui a eu des locataires très prestigieux et qui a eu une histoire en dents de scie en moment où la propriété avait été un lieu très important, puis elle était reprise etc. Nous, quand on l’a reprise, on l’a rachetée en 1986 à la famille flamande qui avait des entreprises d’aviculture. À la place des vignes qu’on voit aujourd’hui, il y avait beaucoup de volailles et plus de vignes. Il a fallu tout refaire. La propriétaire n’avait pas d’image et vous savez qu’à Bordeaux l’image est très importante. Le château qui est sur l’étiquette donne une dimension à l’étiquette. Donc, l’installation d’œuvres d’art dans les vignobles était intéressante parce que, d’une part elle donnait une image assez originale de Bordeaux, et puis elle faisait vivre ce Château puisque chacune des sculptures qu’on installe sur la propriété constitue en fait le prolongement de l’architecture du Château. C’est la mise à jour annuelle du logiciel du Château. 

– Y a-t-il des critères particulièrs pourquoi pour lesquels vous choisissez telle ou telle oeuvre?

– C’est des coups de cœur, comme une jolie fille. Ce sont des coups de cœur et finalement on trouve dans au moins le quart des sculptures qu’on a acheté, on justifie la présence de l’achat à postériori c’est-à dire une fois que la sculpture est installée, on dit: « Tient, évidemment, elle doit être là et elle ne peut pas être ailleurs. ». Il y a une espèce d’évidence. Mais autrement non, ce sont les achats de coups de cœur. 

– Et il y a des sculptures particulières que vous aimez le plus? 

– Oui, à la fois pour ce qu’elles sont en tant que sculptures, mais aussi parce que chaque sculpture a une histoire : une histoire avec l’artiste ou avec ma famille. Par exemple, la cabane que vous voyez là, j’ai acheté cette sculpture parce que lorsqu’on est arrivés d’Algérie, le week-end en famille, on savait pas où aller et mon père avait eu une petite propriété dans les Sauternes. Il avait que les vignes, mais pas de château. Alors le week-end on est allés faire des pique-niques dans les vignes. Et quand il ferait froid et il pleuvrait, on s’abritait dans une petite cabane viticole. Quand on a proposé cette sculpture-cabane, cela m’a rappelé ce temps là, quand on est arrivés et j’avais 10 ans, et les pique-niques qu’on a faits dans les vignes. Vous voyez…

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– Oui, il y a une histoire avec chaque œuvre.

– Oui, et il y a des histoires avec les artistes. Par exemple, La Diagonale de Bernard Venet. Il était venu ici pour prendre les mesures et puis faire une sculpture dans son atelier. Quand une sculpture est arrivée, je viens inviter les amis pour le montage parce que c’était compliqué – cela faisait une mesure de 30 mètres et il pèse plus de 8 tonnes je crois. Il fallait l’emboîter, une sculpture comme ça. Comme elle était très haute, on avait déjà fait un petit appui contre le château. On a laissé également un trou de 2m dans le sol pour que la sculpture s’enfonce. Dans toute la journée on installe la sculpture et une fois qu’elle est montée, on va tous de l’autre coté de l’eau pour voir et elle était plus basse que le paratonnerre. L’artiste n’était pas content. Il nous a obligé à remonter la sculpture, à boucher le trou de 1m pour que la sculpture soit presque à la même hauteur que le paratonnerre. Vous voyez… c’est une autre histoire. Dans la sculpture, il y a une photo de chacun des membres de ma famille, dans une boîte avec un petit mot de l’artiste. Chaque œuvre a toujours sa petite histoire. 

– C’est très intéressant… mais pourquoi vous avez choisi ce Bleu Klein pour une couleur des parties de Château? 

– C’est un choix historique. Quand on a repris la propriété, c’était bleu aussi. Les propriétaires à l’époque peignaient les murs des chais avec de sulfate de cuivre qui était un traitement contre les champignons de la vigne, un traitement anti-cryptogamique. Le sulfate de cuivre il est bleu et donc ils peignaient comme ça les murs. Et quand on a retrouvé la propriété, c’était plutôt beau jean délavé, mais on l’a ravivé. Ça va dans le sens de donner une vie à un château. 

– Est-ce que, selon vous, il y a lien entre le vin et l’art?

– Alors… grande question. Vous savez que la notion de «l’artiste» est récente. Elle date du XVII -XVIII siècle. Parce que avant les artistes ne signaient pas des œuvres, c’était des collectifs. Une fois il y avait un journaliste qui est venu et il m’a dit : est-ce que faire du vin c’est faire de l’art? – Oui et non. Pour moi tout objet, toute création est artistique où l’homme et la femme s’est totalement investie. Un livre c’est une œuvre d’art parce que c’est écrit par l’artiste de A à Z, à l’inverse vous avez dans une grande case coopérative où on fait du vin, mais c’est pas de l’art parce que il y a beaucoup des personnes qui sont intervenues, c’est industriel. Faire du vin c’est faire de l’artisanat. Or, faire de l’art, c’est que l’impact humain soit présent à chaque moment de l’élaboration du vin, de la vigne à la bouteille – ça c’est de l’art. Maintenant, si vous faites tout à la machine, si il n’y a pas d’intervention permanente de l’homme ou de la femme, c’est pas de l’art. 

– Mais est ce qu’il y a par exemple un lien entre la perception du bon vin et d’une bonne œuvre d’art?

– Oui, parce que le bon vin c’est un retour dans votre système, on s’active la satisfaction. De la même façon une œuvre d’art c’est une émotion. C’est votre cœur qui  bat plus vite, et puis un état de bien être que vous donne l’œuvre d’art, mais comme un verre de vin. Souvent, la consommation de grands vins, si on s’en souvient bien, pour moi est liée à un souvenir. J’ai bu une bouteille de tel vin avec une jolie femme en face de moi et on a passé une soirée délicieuse. C’est pour ça qu’on boit jamais du vin seul. C’est toujours lié à un moment. 

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– J’ai entendu, que c’est peut-être votre dernière sculpture que vous achetez?

– Oui, c’est une grande sculpture. Je serai obligé de vendre la propriété dans 5-6 ans. Moi, j’ai 64 ans. En principe je peux continuer, mais j’arrête. J’ai plusieurs enfants : trois fils. Je ne veux pas qu’ils travaillent tous les 3 à une propriété. Je préfère séparer la propriété et puis leur donner chacun une somme d’argent. Il y a le film «Va, vis, deviens» : c’est l’histoire d’une femme en Somalie, qui vit dans un village de réfugiés et qui a un petit fils. À un moment il y a un car qui passe pour prendre certains réfugiés et elle pousse son fils aller dans ce car. Il devient un médecin et visite le village de son enfance 30 ans plus tard … Il faut que les enfants vivent leurs vies comme ils veulent.

– Et vous laissez des sculptures ici? 

– Ah oui, elles font  partie de la propriété.

– Oui, c’est comme un organisme qui marche tout ensemble. Et la dernière question : Est-ce qu’il y a une sculpture que vous vraiment désirez? 

-Ah, c’est L’ homme qui mesure les nuages de Jan Fabre. Au moment où je vends la propriété, je pars avec. C’est ma préférée. J’aime beaucoup le symbole de faire les plans dans le ciel, de mesurer le vide. C’est l’utopie. C’est ce qui permet de vivre : toujours avoir des projets. 

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© Zhamila Tampayeva

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